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La Souffleuse

« comme le sens a besoin des mots, ainsi les mots ont besoin de notre voix »

Opening Night

© Simon Gosselin, photo de presse du théâtre des Bouffes du Nord

Le magnifique théâtre des Bouffes du Nord accueille sur sa scène Opening Night, adaptation d’un scénario de John Cassavetes, pièce résolument moderne et déchirée qui contraste avec la vieille bâtisse tout en s’y intégrant parfaitement. Jouant sur les espaces et les limites scéniques, Cyril Teste fait perdre le fil à son spectateur, qui ne sait plus faire la distinction entre fiction, fiction dans la fiction, réalité de la fiction et réalité. Cette représentation, à la pointe du contemporain, pourrait brandir avec suffisance cette bannière du post-dramatique, mais le metteur en scène instille un humour qui touche à l’autodérision et rassure le spectateur qui n’arrive pas toujours à suivre l’intrigue ou à comprendre les liens qui unissent les personnages.

Au cœur de cette pièce, un drame. Une jeune fille a été renversée par une voiture devant son idole qui ne peut dépasser le sentiment de culpabilité qui l’enserre. Celle-ci, incarnée par Isabelle Adjani, sombre dans une psychose de l’incarnation. Devant jouer une femme qu’elle ne comprend pas, pour laquelle elle ne ressent rien, elle s’enfonce dans la paranoïa de l’actrice qui vieillit. La pièce questionne avec subtilité la difficulté du jeu de l’acteur ou le paradoxe du comédien : doit-il, pour bien jouer, ressentir les émotions de son personnage ? Ou au contraire, doit-il l’aborder avec une distance salvatrice, le jeu devenant pure technique ? Où se situe la frontière entre compréhension du personnage et identification ? Quel danger pour le comédien ? Myrtle Gordon est soumise à cette souffrance de la création, incapable de donner corps à son personnage. Une identité malsaine se construit entre les deux femmes, autour desquelles gravite un monde dominé par les hommes et qui échoue à les comprendre également.

Larmoyante du début jusqu’à la fin de la pièce, si Isabelle Adjani semble plus vraie que nature, son personnage névrosé agace parfois car victime de toutes les persécutions imaginables. Néanmoins, certaines d’entre elles sont bien réelles et interrogent le désir de pouvoir et de contrôle au sein de toute hiérarchie. Le lien complexe qui unit un metteur en scène à ses acteurs, fusionnel au point de les considérer parfois comme des marionnettes, se traduit par une omniprésence de la violence. Celle-ci est mise en exergue par la captation vidéo qui serre au plus près les personnages, dévoilant leur sueur et leurs larmes, visages fatigués et éprouvés, malgré la stylisation magnifique apportée par le noir et blanc. Les décors, par ailleurs assez neutres, revivent par la force de la vidéo dont l’utilisation maîtrisée soutient la mise en scène. Mise en abime infinie, drame de la représentation et des espaces de la fiction, Opening Night séduit par sa bizarrerie drôle et désespérée sans pour autant convaincre totalement, laissant au spectateur un goût d’inachevé.

Pour en savoir plus : http://www.bouffesdunord.com/fr/la-saison/opening-night

D’abord publié sur http://www.culture-sorbonne.fr/opening-night-cyril-teste-john-cassavetes-theatre-des-bouffes-du-nord/

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