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La Souffleuse

« comme le sens a besoin des mots, ainsi les mots ont besoin de notre voix »

Le Garçon

Couverture de l'édition de la collection folio

Voilà un roman qui mérite que l’on parle de lui, et qu’on en dise du bien. L’auteur, Marcus Malte, convie son lecteur à partager la traversée de son « garçon », jeune homme dont l’horizon va s’élargir au fil des pages, au fil des rencontres, au fil des pertes. Vivant dans le dénuement le plus complet, aussi bien physique qu’intellectuel, ce dernier va parcourir les routes de France et progressivement s’ouvrir aux hommes, à l’amour, à la culture.

Faire le pari de décrire par les mots l’homme dépourvu de langage est une idée séduisante aussi bien que dangereuse. Ainsi la première séquence, parce qu’elle tente de retranscrire au plus proche les émotions et les découvertes du garçon, se trouve embarrassée d’allers et retours entre un style tantôt très âpre et volontairement ignorant des outils de la civilisation, tantôt savant, ce qui fait perdre de vue le projet de la narration. Heureusement, dès la deuxième séquence, le narrateur ne semble plus s’excuser de son omniscience et assume pleinement un style très recherché, au vocabulaire riche et à l’humour mordant. Ce dernier est ici salvateur et permet à l’auteur de ne pas se laisser prendre au piège du cynisme (quant au propos de l’œuvre prise dans son ensemble). Les personnages sont beaux, quoique bien souvent coupables. L’amour, filial, charnel, et l’amitié sont les deux forces qui meuvent le garçon et suppléent à l’instinct de survie, malheureusement réintroduit et accentué dans la guerre. Celle-ci, la première guerre mondiale ou boucherie du XXème siècle, se retrouve à la fois définie comme apanage et acmé de l’humanité, forçant pourtant les hommes à renoncer à la leur.

A qui dirait que ce roman est un roman d’apprentissage, il faudrait répondre qu’il est davantage question d’un roman de désapprentissage, désapprentissage présenté comme nécessaire à la vue de la corruption de l’humanité et de son idéal vain de progrès. En effet, et il s’agit là d’une des ambiguïtés les plus intéressantes de l’ouvrage, innocence et liberté sont-elles synonymes ? Faut-il que les hommes, pour être libres et atteindre le bonheur, désapprennent ce qu’ils ont appris, retournent à un âge pré-langagier ? La nature nous apprend-elle la liberté mieux que toute société, toute politique, toute culture ? Une telle affirmation semble presque contradictoire lorsqu’énoncée par un écrivain et c’est pourquoi elle n’est que suggérée, nuancée par des personnages brillants (tels Emma ou l’Ogre de Carpates) et par un propos nourri de références. De Descartes à Apollinaire en passant par Hegel et Céline, tous sont convoqués au chevet de la civilisation : la première guerre mondiale. Premier homme et dernier homme, le garçon s’éveille à l’humanité pour mieux s’éteindre avec son avilissement, la mort ravageante interdisant tout espoir d’avenir à plusieurs. La perte de l’innocence, d’abord lumineuse, devient source de la chute de l’homme. « Eux savent, pas lui » ou le refrain martelé de l’acceptation des miséreux. L’auteur emprunte ici à Victor Hugo par le regard à la fois bienveillant et lucide qu’il porte à cette misère omniprésente. Misère des biens, misère de l’esprit, misère des hommes, plus personne ne peut désormais se réclamer de l’innocence après la lecture d’un si bel ouvrage.

Pour en savoir plus : http://www.folio-lesite.fr/Catalogue/Folio/Folio/Le-garcon

D’abord publié sur http://www.culture-sorbonne.fr/le-garcon-marcus-malte/

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