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La Souffleuse

« comme le sens a besoin des mots, ainsi les mots ont besoin de notre voix »

Vania

© Simon Gosselin, photo de presse de la Comédie-Française

Le drame se niche partout. Il se love dans les intérieurs confortables, dans les musiques trépidantes et les projections de films anodines. Il parvient à s’immiscer dans les interstices d’une famille dont tous les membres dépendent les uns des autres et dont le malheur provient de cette dépendance même. Reflet de notre naufrage, témoin involontaire et aimant de notre déconfiture, l’autre se tient là, indispensable et insupportable. L’éternelle présence de ce regard tant désiré quoique haï, Julie Deliquet choisit de la matérialiser en divisant son public : deux vagues d’yeux curieux se font face, la scène émergeant au creux de ce duo-duel.

Peinture des sentiments dont la fluidité et la générosité induisent un naturel retrouvé dans le jeu, jamais un artifice ne vient rompre la longue et harmonieuse litanie de ces vies brisées. Aucun misérabilisme non plus. La confiance accordée aux personnages, le choix de les tenir pour responsables et de les imaginer lucides quant aux actions qui leur ont coûté leur bonheur, sont autant de partis pris qui fédèrent le public autour de ces chemins rompus. L’origine de ces ruptures, l’écriture de Tchekhov la dévoile, ravivée ici par l’écriture de plateau que Julie Deliquet privilégie : l’amour. Et de nouveau, aucun sentimentalisme ne vient romancer ce constat qui demeure aussi beau que cruel. Amour sacrificiel, amour imaginé, amour esquissé et perdu, le don est bien la source du malheur, ce dernier alors chéri et accepté.

Et c’est justement de cette acceptation, épouse d’une certaine passivité, que naît le rire. Les excès de chacun, alliés d’une spontanéité et preuves d’une vie débordante malgré l’empêchement de ces amours égarés, sont ceux des personnages dont nos propres familles sont composées. De celui qui ne peut s’empêcher de parler pendant les films à l’éternelle conciliatrice, les torts sont partagés et animent ces scènes quotidiennes dont la table du repas est bien souvent le théâtre. La critique se fait en revanche acerbe contre les faux savants, exploiteurs de petites mains et insupportables d’égocentrisme. Cette dureté omniprésente, révélée dans et par le rire, l’est également par la tentative toujours renouvelée et toujours manquée de l’action. La peur de la perte sous-tend cet enlisement : perte de l’être aimé, perte d’une souffrance devenue chère, perte d’un quotidien haï mais connu. Malgré cet épuisement des corps, la nécessité de la vie triomphe dans une ultime et brillante tirade: « Que faire ? Il faut vivre ! ». Et cette exclamation nous accompagne et résonne longtemps grâce aux formidables acteurs de cette partition à la vivante mélancolie.

Pour en savoir plus : https://www.comedie-francaise.fr/fr/evenements/vania-dapres-oncle-vania16-17#

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